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20ème jour du sixième mois
Ils recommencent à adopter la même attitude qu’à Aleenor avant notre départ ! Quoi qu’en réalité, je m’aperçois que la surveillance dont je fais l’objet n’a jamais cessée, seulement en compagnie de Viviane je ne m’en rendais pas vraiment compte. C’est maintenant peu discret : je ne peux tout simplement pas sortir du château seule, on me l’a fait comprendre hier lorsque j’ai décidé d’aller me promener à cheval. Le palefrenier qui était présent dans l’écurie m’a retenue en me voyant prendre la selle et le filet d’Artiste, m’expliquant qu’il n’était pas raisonnable que je parte seule, qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver. Arthus et Belvis étaient passé par là et avaient donné leurs directives. Où que j’aille, il faut que quelqu’un m’ait à l’œil. Le palefrenier n’avait pas l’air très à l’aise en m’expliquant cela à demi mot et je n’avais pas le cœur à insister : inutile que les gens du château aient des ennuis par ma faute. Je lui ai demandé s’il y avait un endroit où je pourrais travailler mon hongre et son visage s’est éclairé :
« Ah ! Ça oui Dame Roanne ! J’vous aide à préparer Artiste et j’vous montre notre carrière ! Serez pas déçue, c’est moi qui vous l’dis ! »
Le brave homme n’avait pas exagéré : il y a toute une partie que je n’ai pas encore découverte, derrière les écuries, ce qui est tout à fait compréhensible car il faut passer devant le chenil et je l’ai soigneusement évité lors de mon premier séjour. Il m’a accompagnée pour me montrer ce qui a été aménagé pour le dressage des chevaux. J’ai ainsi pu travailler sérieusement avec Artiste pour la première fois depuis notre départ de la capitale. Le sol de la carrière est souple et parfaitement entretenu, entouré d’une jolie clôture de bois. J’en ai profité pour assouplir un peu mon alezan, l’obligeant à trotter et galoper sur des petits cercles, travaillant ensuite l’épaule en dedans. Il a un peu perdu mais rattrapera vite son niveau avec une séance quotidienne. Cela me rassure : je ne vais pas passer mon temps à me tourner les pouces et à soupirer d’ennui. Je crois même que je vais essayer de me faire une petite place aux écuries, il y aura peut-être des chevaux à monter, cette activité m’occuperait positivement.
Forte de cette résolution, je me suis levée de bonne heure afin d’en discuter avec Arthus et Madame de Montay, décidée à les convaincre que je ne suis pas d’une nature à rester sans rien faire et que les travaux d’aiguille ne sont pas ma tasse de thé. Ils veulent me garder dans l’enceinte du château ? Fort bien, mais qu’ils m’occupent ! Pour autant je ne serais pas contre une balade à cheval de temps à autre dans le domaine, en cela Belvis pourrait bien m’accompagner, non ? Après tout, il semble très bien connaître les lieux. Comme je m’en doutais, à partir du moment où je suis escortée, cela ne leur pose pas problème. Je me demande ce qu’ils peuvent bien craindre qu’il m’arrive mais je suis décidée à ce que mon séjour se passe au mieux. Je veux me faire discrète sans pour autant mourir d’ennui.
Finalement, Belvis et Arthus viennent travailler leurs chevaux en même temps que moi, ce qui attire l’attention de tout le personnel de l’écurie. Isabelle en personne nous fait l’honneur de sa présence. Je l’observe pendant qu’elle regarde son fils avec une fierté toute maternelle qui adoucit un instant ses traits, révélant un visage d’une grande beauté malgré l’âge et les soucis liés à sa charge. Madame de Montay reste belle, mais sa froideur est déstabilisante. J’ai fini par admettre que je suis trop sensible pour les gens de ce milieu. Mieux que jamais je comprends ce qu’Arthus voulait dire à Karas, lorsqu’il a coupé court à toute relation intime entre nous sous prétexte que ce serait trop compliqué. Je ne le connaissais pas assez à l’époque, je peux maintenant l’admettre et je suppose qu’il m’a protégée, d’une certaine façon. Même si j’en souffre car malgré mes efforts, il m’attire toujours, bien malgré lui et bien malgré moi. J’essaye plus que jamais de garder mes distances avec lui, conservant constamment quelqu’un entre nous, évitant tout tête-à-tête qui pourrait faire jaser ou pire lui révéler mes sentiments.
Le matin, il souhaite toujours me voir afin de discuter un peu. Je sais très bien qu’il veut prendre connaissance de mes rêves, donc j’oriente la conversation en ce sens. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait ce matin, coupant court à toute question d’ordre personnel : mes rêves sont toujours aussi chaotiques, ils ne m’apprennent rien. Arthus a paru brièvement contrarié, mais je n’y peux pas grand chose. J’ai conclu en lui disant que je prenais mon mal en patience, pour ma part.
Après nous être lavés et changés, nous nous sommes retrouvés avec Belvis et le reste de la famille de Montay autour du déjeuner. Les repas sont sacrés dans cette famille, c’est le moment privilégié des échanges : Guillaume et Wilfried doivent d’ailleurs résumer ce qu’ils ont étudié pendant la matinée, avant de discuter avec leurs parents de la façon dont ils vont occuper leur après-midi. J’ai cependant une déception au cours de ce déjeuner : Arthus annonce qu’il va quitter Montay demain avec Belvis, afin de régler un conflit dans un village indépendant situé au nord. Isabelle a reçu un homme de cette bourgade en fin de matinée, qui demandait si les Gardes Royaux pouvaient intervenir de façon impartiale dans le litige opposant deux commerçants. Que les rumeurs vont vite dans cette région ! Je ne peux pas m’empêcher de me sentir un peu abandonnée, ce qui est une réaction complètement irrationnelle. Je sens bien qu’Arthus n’a pas particulièrement envie d’y aller, mais son devoir l’oblige à se plier à cette demande. Il entraîne Belvis avec lui car il estime que ce sera formateur pour notre jeune ami. J’essaye de me convaincre que cette séparation nous fera du bien, tout en constatant qu’elle m’inquiète déjà. Je devrais me montrer heureuse de voir Arthus s’éloigner puisque cela m’évite la tentation de chercher sa présence, mais je ne ressens qu’un énorme pincement au cœur. Je n’ai plus d’appétit pour la peine, mais je m’efforce de ne rien laisser paraître. Le déjeuner se termine sans que je sache réellement comment occuper mon après-midi.
J’ai envie de m’isoler sans pour autant m’enfermer. Discrètement, je quitte le château en oubliant mes bonnes résolutions : je connais le petit chemin qui mène à la rivière et je l’emprunte en toute confiance. La chaleur du début d’après-midi est écrasante, j’en souffre mais il ne me faut que quelques minutes pour atteindre la berge, à l’ombre des arbres. La fraîcheur m’apaise immédiatement, je m’assois pour tenter de réfléchir un peu à ma situation actuelle, à ce séjour forcé qui me permet de découvrir la vie de château et ses obligations. Je suis complètement perdue, c’est la seule chose dont je sois certaine. Mon frère retrouve la mémoire alors que pour ma part c’est toujours le néant. Cependant, vu la façon dont cela le perturbe, je ne suis pas certaine que ces souvenirs soient si agréables à recouvrir. J’espère qu’il me racontera tout lorsque nous nous retrouverons.
Je ne sais pas non plus ce qui motive les Élus et les Gardes à me tenir à l’écart. Peut-être s’agit-il d’une querelle politique, peut-être le chancelier d’Etressange a-t-il vivement réagi en apprenant que la Garde Royale avait dépêché des équipes sans forcément en demander l’accord officiel ? Mais je ne vois pas dans ce cas l’intérêt de m’isoler. Je ne comprends rien à rien et ma frustration ne fait que s’accroître de jour en jour. C’est pourquoi le cours paresseux de la rivière m’apaise, avec ses algues qui dansent mollement et le reflet du dos des truites que je parviens à apercevoir de temps à autre. La faune autour de l’eau bourdonne d’activité, les oiseaux lancent des trilles impressionnants, pleins de vie. Une couleuvre nage sans se soucier de ma présence, j’admire la façon dont elle se déplace, elle semble glisser sur l’onde. Je me laisse envahir par le calme, oublieuse des questions qui ne trouvent décidément pas de réponses.
La voix de Belvis me tire de mes pensées, gentiment moqueuse :
« C’est donc ici que tu te cachais ? »
Je ne lui réponds même pas, l’invitant simplement d’un geste à s’asseoir à mes côtés et il ne se fait pas prier. Je n’ai pas vraiment envie de parler, je reste perdue dans mes pensées. Quant au jeune Garde, il a l’air lui aussi de goûter à cet instant hors du temps, profitant de la quiétude environnante pour se reposer. Au moins, il ne pourra pas dire qu’il est fatiguant de veiller sur ma personne. Lorsque nous décidons, en milieu d’après-midi, de remonter au château, nous discutons de quelque technique de dressage, Belvis m’arrachant la promesse que nous ferons une séance de travail en liberté à son retour, quand la querelle de village sera réglée. Lorsque nous parvenons à destination, je note qu’Arthus a l’air profondément contrarié. Il a le front plissé et un regard froid, dont je trouve l’écho sur le visage d’Isabelle. J’ignore ce qui s’est passé, mais il semblerait que leur dernière discussion a été houleuse. Lorsqu’il s’avise de ma présence, Arthus me lance sèchement :
« Roanne, je pars trois jours au plus avec Belvis. J’aimerais que tu ne quittes pas l’enceinte du château pendant cette durée. C’est clair ? »
Oublié le simple bonheur du moment passé au bord de la rivière. Je ne peux m’empêcher de lui répondre vertement avec un rictus ironique :
« À vos ordres, Monsieur de Montay ! »
Le regard que nous échangeons ensuite ne me plaît pas du tout. On ne peut quand même pas se disputer pour si peu. Je m’approche de lui, histoire de tendre la main pour faire la paix.
« J’étais au bord de la rivière en compagnie de Belvis, il n’y avait rien à craindre. Si cela peut te faire plaisir, je ne sortirai pas de l’enceinte du château en votre absence, mais franchement je trouve cette mesure inutile. J’aurais préféré découvrir le domaine ces prochains jours… »
Il ne me laisse même pas terminer, me coupant la parole d’un ton sec inhabituel de sa part, qui me hérisse :
« Je te prie juste de patienter jusqu’à notre retour, ce n’est quand même pas trop te demander, quand même ? »
Je hausse un sourcil surpris, cette fois-ci véritablement fâchée.
« Écoute, je ne sais pas ce qui te met dans une telle humeur, mais j’aimerais autant que tu passes tes nerfs sur quelqu’un d’autre. Si on me cherche, je suis à l’écurie. Ça te va comme ça ? C’est ce qu’il faut n’est-ce pas, qu’il y ait toujours quelqu’un informé du moindre de mes faits et gestes ?
— En effet. »
Nous nous mesurons encore un instant du regard, puis je quitte la pièce tremblant comme une feuille et serrant les dents, la mâchoire douloureuse. Par chance, je trouve un peu de réconfort aux côtés de mon alezan. J’ignore ce qui arrive à Arthus, cela ne lui ressemble pas du tout, mais je n’y suis pour rien et il peut bien aller où il veut au cours des prochains jours, ce sera aussi bien !
Belvis finit par me rejoindre après quelques minutes, essayant d’apaiser la situation, mais je ne suis plus en colère, juste profondément peinée.
« Dis, Belvis, puisque tu pars demain, ça ne te tenterait pas de faire une petite balade tout de suite, que ce soit à pied ou à cheval ? J’étouffe là. »
Il accepte et nous partons avec nos montures. Nous nous lançons même dans une course qui me fait retrouver le sourire, même si je n’ai aucune chance de battre le cavalier blond qui connaît bien le domaine.