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Dans les pas de Roanne - Chapitre 22 "Ces choix qui n'en sont pas" - Partie 7 - Tous droits réservés -
Nous passons la fin de matinée sur le marché pour acheter des aliments ainsi que des vêtements. Je peux d’autant plus me faire plaisir que j’ai reçu mes salaires de la part de l’Université alors que je n’ai eu aucune dépense ces trois derniers mois. Je ne trouve pas de veste en cuir qui me plaise, mais je prends toute une panoplie d’habits qui me vont bien. Cette fois-ci, lorsque je demande d’un air faussement ingénu à Arthus ce qu’il pense d’une nuisette, il ne me regarde pas d’un air gêné en rougissant. Il a plutôt l’expression d’un fauve près à sauter sur sa proie. Peur de la vie de couple ou pas, je pense que nous avons encore de bons moments à passer ensemble. Je ferai tout pour entretenir ce désir dans son regard sans me perdre malgré tout.
En milieu d’après-midi, nous nous rendons chez Oedun. Je suis soulagée de voir que Paulin n’a eu aucune difficulté à trouver l’adresse, il est déjà installé et discute avec le poète et une deuxième personne qui nous tourne le dos mais dont l’excentricité de la mise ne laisse aucun doute sur l’identité. Lorsqu’il se retourne pour voir qui arrive, il nous accueille d’un tonitruant :
« Aaaaartyyyyy ! Ma belle Roaaaaanne ! Quel plaisiiiiir, vraiment ! »
Je suis presque déçue de ne pas le voir déplier et agiter un éventail tant cela irait bien avec son personnage. Un peu intimidée par ce que j’ai à lui demander, j’ai la voix presque cassée lorsque je sollicite :
« Niña ? »
Il me sourit alors avec sincérité et m’indique Oedun du regard. Un rictus moqueur aux lèvres, celui-ci dévoile la Danthienne qui était cachée derrière lui. Elle se montre alors clairement : même Arthus peut la voir, ce qui lui coupe le souffle de surprise. J’imagine sans mal ce qu’il ressent, je me souviens combien j’avais trouvé Niña belle et charmante dès le premier regard. Oedun ne peut cependant pas laisser l’occasion passer de me titiller, il se moque de moi en récitant :
« Mes amis c’est incroyable
Celle qui a la meilleure des visions
Ne pense jamais est-ce louable ?
À s’en servir avec discrétion »
Je fais une grimace de dédain à mon poétaillon puis je souris à Niña. Il n’a pas tort, j’aurais pu avec mon autre sens visualiser la lutine dès mon entrée dans la pièce. Je me sens un peu idiote. Arthus vient alors à mon secours, mais je crois que c’est plutôt une boutade de plus :
« Allons ma chérie, ne te laisse pas faire, tout le monde a le droit d’être un peu tête en l’air. »
Je préfère ne pas relever, mais il ne perd rien pour attendre. Voilà en tout cas qui permet à Paulin d’apprendre la relation qu’il y a entre nous, lui qui connaissait déjà un peu Arthus. Il est tout de même temps que nous discutions ensemble de ce qui nous amène, j’estime que ce n’est plus le moment de tourner autour du pot. J’explique au jeune Érudit que le Garde Royal est digne de confiance et qu’il en sait au moins autant que moi sur les évènements des derniers mois, qu’ils soient officiels ou officieux. Puisque je vois Niña m’encourager d’un signe de tête, j’ajoute qu’Arthus a la confiance du Petit Peuple, et qu’il a bénéficié une deuxième fois de ses soins après le gâchis du sixième mois.
Nous pouvons alors, avec Oedun, lui faire le résumé complet de ce qu’il s’est passé au cours de cette deuxième traque, avec l’ensemble des faits liés à l’intervention des lutins que nous n’avions pas ébruités. En mon absence, c’est tout juste s’ils avaient été mentionnés pour parler de l’incroyable guérison de Belvis et Viviane. Ensuite, je commence à conter mon expérience du solstice et les semaines qui ont suivi, sans cacher le soutien des personnes présentes ainsi que du père d’Arthus et du soigneur de Montay. J’ajoute, toujours pour en informer Paulin, la nature exacte de mes blessures avant que les lutins n’interviennent pour m’aider à recouvrer plus rapidement ma santé et mon autonomie. Le jeune Érudit intervient sur ce point :
« J’ai lu des choses à ce sujet. Les lutins sont très secrets sur ce point, ce qui n’est pas étonnant car cela leur demande sans doute une énergie folle. J’imagine qu’ils ont profité du solstice pour détourner des flux non seulement vers l’artefact mais aussi vers les enchantements dont ils se sont servis pour te soigner. »
Niña intervient alors :
« Décidément j’aime bien ce jeune humain, il est très perspicace ! »
Elle n’ajoute rien de plus et je continue à partager mon expérience, avec l’aide quand le besoin s’en fait sentir de Laus et Oedun. Je suis cependant seule pour reporter avec le plus de fidélité possible ce qui s’est passé lorsque j’ai basculé de « l’autre côté ». Je passe sur les visions issues de mon enfance et certains détails mais j’essaye de bien expliquer la façon dont j’ai été obligée de me débrouiller pour recoudre la trame et l’aide inattendue dont j’ai bénéficié. Je ne sais toujours pas de quoi il s’agissait rééellement, de spectres issus de mon imagination ? Je n’y crois pas. Les détails étaient si précis !
« J’ai l’impression d’être passée dans une faille dans laquelle le temps n’existe plus. J’ai pu parler à une femme d’une autre époque. Quant à mon guide, s’il est ce que je crois, alors la légende dit vrai. Les Trois Dragons ont atteint une forme d’immortalité. Leur esprit veille afin de maintenir la trame. J’avoue que cela me laisse une impression étrange. Au fond, je ne m’explique pas ce qui s’est passé. Ma seule certitude, c’est qu’il y avait une source d’énergie quand nous sommes arrivés avec Oedun, et qu’elle était obturée lorsque nous sommes repartis. »
Niña intervient de nouveau :
« Une source… De quoi rêver, mais aussi de quoi se perdre. Voilà pourquoi nous ne l’avons pas vue ni sentie, c’est presque aveuglant pour nous. C’est aussi la raison pour laquelle les miens sont restés à distance sans vous aider. Si nous nous étions approchés, nous n’aurions pas su résister à sa présence et nous nous serions dissous dedans. »
Je réfléchis un moment à cette révélation. Puis je résume le reste du huitième mois pour enfin laisser la parole à Paulin qui nous résume à son tour ses expériences. Au début du sixième mois, il est parvenu avec son équipe à la bordure de la forêt de Montay. Ils ont tout d’abord suivi le plan établi puis ont reçu des instructions leur ordonnant de se replier puis d’effectuer une surveillance discrète avec l’aide des Chasseurs de la région. De son côté, il avait déjà eu quelques contacts avec le Petit Peuple qui l’avait informé de façon bien plus rapide et efficace de ce qui s’était passé du notre.
Lors de la nuit du solstice d’été, il a été abordé par un lutin qui l’a entraîné à sa suite. Tout comme Oedun et moi, il l’a suivi, tout comme nous il en est revenu « différent ». Il a aussi été prévenu qu’il devait apprendre à se servir de sa nouvelle sensibilité en douceur, ce qui ne l’a pas empêché de subir de vilaines migraines. Il avoue en riant :
« J’ai encore du mal mais je distingue les auras sans trop d’efforts. Par contre, je suis incapable de les interpréter. »
Oedun lève les yeux au ciel :
« Cela fait près de dix années que j’apprivoise ce cadeau du Petit Peuple et tous les deux vous voudriez tout savoir en deux mois ! Il va falloir patienter les enfants, vous n’en êtes qu’au début. »
Nous rions de cette remarque à la fois amusante et juste. C’est alors Arthus qui prend la parole :
« C’est étrange tout de même, les lutins semblent ne pas avoir opéré au hasard. »
Il regarde Niña qui lui offre son plus charmant sourire et il poursuit :
« Évidemment, depuis le départ ils savent exactement ce qui est en jeu mais ils ne pouvaient rien faire d’eux-mêmes. Ils ont donc formé les humains les plus à même de les aider. Si Roanne et Oedun avaient échoué, Paulin auraient peut-être pu reprendre la traque.
— Il y a un peu de cela, bel humain, mais c’est nous prêter plus de pouvoir que nous n’en avons que d’affirmer que nous savions dès le départ. Si cela avait été le cas, nous aurions perdu moins de temps. Nous ne sommes pas si parfait, je le crains. »
Arthus lui sourit, c’est dans ce qu’elle ne dit pas qu’elle répond au point le plus important de sa question. Je repense alors à quelque chose et je leur fais part de ma dernière conversation avec le chancelier D’Etressange :
« Il m’a affirmé quelque chose qui m’a étonnée, que mon rôle n’était pas terminé et que j’avais maintenant une responsabilité, un peu comme une gardienne. Qu’en penses-tu Niña ?
— Il a dit juste, nous ne sommes pas à l’abri que la trame se déchire à nouveau. Tu devras continuer ton apprentissage pour déceler avec ta nouvelle vision toute altération à ce niveau. C’est aussi pour cela que nous invitons des humains qui voient bien à partager nos rites : tu ne seras pas seule, même si tu as une sensibilité particulièrement développée, chacun de tes compagnons peut t’aider à sa façon et te soutenir. »
Laus soupire alors, je le devine déçu de ne pas en être, mais j’ai dans l’idée que cela ne serait tarder. Il pourrait avoir une surprise à la prochaine Mort-Thomb qui a lieu dans moins de deux mois, puisqu’elle a une valeur similaire aux solstices pour le Petit Peuple. Je poursuis notre conversation :
« Ce qui est amusant en parlant de lui, c’est que D’Etressange est persuadé que ma défiance à son encontre est due à Arthus, alors que le Petit Peuple lui-même m’a mise en garde contre lui. Je ne crois pas qu’il ait conscience des adversaires redoutables qu’il s’est fait en se mêlant de leurs affaires. »
Niña se contente encore une fois d’un signe de tête pour approuver mes paroles. Nous parlons ensuite des rêves. Je n’ai qu’une vague hypothèse, et elle est franchement bancale :
« Je pense que c’est lié aux flux d’énergie. Nous sommes peut-être plus réceptifs dans notre sommeil et je crois que nous avons vu les évènements qui avaient une probabilité de se produire d’une façon similaire à ceux dont j’ai été témoins quand j’étais de « l’autre côté ». J’ai aussi cogité à autre chose mais c’était très farfelu.
— J’aime ce qui est farfelu, n’aie pas peur de partager avec nous.
— Merci Laus ! Eh bien, j’ai pensé que c’était peut-être là encore une intervention d’ancienne magie, car nos rêves sont systématiquement apparus chez les personnes possédant le Talent, après la rencontre avec une Aberration. Mais voilà, je suis à court d’idées pour expliquer mon raisonnement.
— Ce n’est pas si excentrique comme idée. »
Je regarde Oedun pendant qu’il semble chercher la suite de ce qu’il a commencé à argumenter :
« Oui, ce n’est pas idiot. Roanne, tu disais que pendant ton expérience pour fermer la trame, tu as eu la sensation qu’il n’y avait plus
de notion de lieu et de temps. De plus, que les Aberrations sont le résultat d’une expérience qui a mal tournée mais qui a été utilisée : elles servent de sentinelles car elles se réveillent
en sentant un accroc. Peut-être que tout est lié, que ces créatures sont capables de changer quelque chose chez une personne ayant le Talent, pour l’attirer à elle et donc la mettre dans la
direction de l’accroc. »
suite
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