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Dans les pas de Roanne - Chapitre 22 "Ces choix qui n'en sont pas" - partie 8 (dernière partie ! the end !) - Tous droits réservés -
Cette hypothèse-là nous plait bien, nous n’avons pas grand-chose de plus à ajouter sur le sujet pour le moment et nous aurons d’autres occasions d’en reparler. Nous passons la soirée à boire du vin et picorer en compagnie d’Oedun et Laus, après avoir libéré Paulin. J’ai encore une fois été contrainte de me mordre la joue pour ne pas rire car le jeune érudit plait visiblement, lui aussi, au sculpteur. Mais la grande surprise c’est que la réciproque semble vraie. Quand je pense que mon frère soupçonnait Paulin de s’intéresser à moi, avec le recul j’ai du mal à retenir mon hilarité. Mon collègue a partagé sa passion pour la peinture d’aquarelles avec Laus qui l’a écouté avec attention et lui a fait promettre de lui montrer quelques unes de ses œuvres en échange d’une visite de son atelier. Le pauvre semble avoir renoncé à faire changer Oedun de bord, au grand soulagement de celui-ci.
Pendant le trajet de retour, je raconte de nombreuses anecdotes sur Niwerand, tout en tournant autour d’Arthus, le titillant un peu. Une fois arrivés, il ouvre la porte du jardin, m’aide à le traverser puis me fait rentrer dans la maison. Il s’arrête alors et me regarde d’un air goguenard.
« Roanne, je crois que tu as un peu trop bu…
— Juste un petit peu… Je t’assure ! Tu vois, là je ne te demanderais pas d’aller me chercher une étoile !
— T’en faire voir me suffirait, en fait… »
Amusée, je lui lance :
« Peut-être, mais il faudrait déjà que tu m’attrapes ! »
Nous commençons une course poursuite dans la maison qui ne dure pas vu qu’il est plus rapide et qu’il connaît les lieux par cœur. Je ris tellement que je ne peux même pas faire semblant de me défendre, il me soulève et m’entraîne jusqu’à son bureau. Me retenant d’une main, il jette le plaid épais qui orne son fauteuil sur le sol, me fauche les jambes, m’allonge et soulève ma robe. Il tente de m’embrasser alors que j’essaye de résister, toujours au bord du fou rire. Il est alors dans une situation embarrassante : pour me déshabiller il doit me lâcher et je menace aussitôt de lui échapper, souple comme une anguille. Il tente alors une autre technique bien plus fourbe… Il me caresse, m’embrasse, tant et si bien que mon rire laisse place à des gémissements. Je m’abandonne sans scrupules et c’est à mon tour de chercher à le dénuder. Il me laisse un peu faire puis me plaque les mains au-dessus de la tête, le regard affamé et visiblement ravi de son subterfuge. Soudain il change d’expression, comme s’il venait de penser à tout autre chose, il prend un air un peu perdu et gêné :
« Je ne peux pas continuer à te traiter comme ça. Elles servent à quoi les belles paroles de ce matin si je ne suis pas capable de me comporter correctement avec toi ? Tu mérites un minimum de respect. Il faut que je fasse plus attention, je suis désolé.
— Attends ! Art ! J’ai trop bu, je l’admets, mais pas au point de ne pas comprendre ce que tu es en train de me dire. Je ne me suis jamais plainte de la façon dont tu me traites, n’est-ce pas ?
— C’est vrai, mais ce n’est pas une excuse.
— Écoute, je préfère cette façon que tu as d’exprimer ce que tu ressens pour moi, ton désir, plutôt que de te voir me poser sur un piédestal sous prétexte de me respecter. Ne fais jamais ça, je t’en prie ! Il y a des moments pour la douceur et d’autres où j’aime que tu sois… comme ça. Quand tu me parles de respect, j’ai peur que ce soit une excuse pour ne plus me bousculer alors que j’adore que tu me forces un peu. »
Visiblement ce que je viens de lui répondre est assez convaincant, il n’ajoute rien. De toute façon, je me cambre pour me rapprocher de nouveau de lui afin de le chercher et je le trouve. Je ne supporte pas l’idée qu’il puisse se brider, alors que nous nous entendons si bien. Il m’embrasse avec passion, ses mains emprisonnant ma tête et je serre mes jambes autour de lui. Il se relève cependant, le souffle un peu court, pour me regarder avant d’ajouter :
« Non, tu as failli m’avoir mais ce soir je prendrai tout mon temps. Je veux t’entendre dire des bêtises et avec les murs que possède cette maison, on ne risque pas de gêner les voisins. »
Joignant l’acte à la parole, il prend en effet tout son temps, il l’a pour lui. Ce qui lui permet de me faire perdre tout contrôle de la situation. En conséquence, lui qui voulait que je m’exprime, il n’est pas déçu. Après nos ébats, j’ai des étoiles plein les yeux et mes jambes ne me portent plus. Nous restons un long moment allongés côte à côte puis nous rejoignons la chambre. Dans le lit, nous nous endormons après nous être de nouveau promis de ne pas avoir de non-dits l’un pour l’autre. Cet homme a tellement manqué à ma vie que j’espère bien continuer à lui faire perdre son sang froid, qu’il raccroche son uniforme quand il est en ma compagnie.
8ème jour du neuvième mois
Je suis courbatue, j’ignore à quoi c’est dû, peut-être les conséquences de toutes les activités des derniers jours, qu’elles soient avouables ou non. Pour cette semaine, je vais partager mon temps entre la bibliothèque, les archives et le bureau d’Hadrien, à retrouver mes marques à peines reprises la semaine passée. Mes soirées seront consacrées à Artiste, avec lequel je vais reprendre un travail de dressage sérieux sous les directives de mon frère. J’en souffre d’avance.
Toute la journée je n’ai eu qu’une idée en tête : retrouver Tristhan ce soir pour lui parler. Il est temps que nous ayons une petite conversation en tête-à-tête, ce qui n’a pas été possible hier lorsque nous nous sommes rejoints pour aller au bord du lac : nous étions beaucoup trop nombreux. Cela a tout de même eu un intérêt : j’ai pu discuter avec Alhia, qui m’a promis de m’aider à me trouver une nouvelle veste en cuir pour remplacer celle que j’ai perdue. Par chance, elle n’a pas trop insisté pour connaître les conditions de ce gâchis, pourtant elle sait combien j’étais attachée à ce vêtement.
En fin d’après-midi, je m’enfuis donc en direction de la Garde Royale alors que le temps est splendide, chaud et je cherche la chevelure noire aux reflets feu de mon frère. Je le trouve en pleine discussion avec Maître Habertii. Ils m’invitent à me joindre à eux car ils discutent de méthodes équestres et je peux apporter ma modeste contribution à leurs échanges. Je demande cependant rapidement à mon frère s’il accepterait une sortie à cheval avec moi. Il accepte sans hésiter et nous préparons nos montures. Lorsque nous quittons la Garde Royale, il se décide enfin à m’interroger :
« Tu m’emmènes où ?
— J’aimerais que tu voies Aleenor telle que je l’ai vue la première fois. Je t’emmène à un endroit situé à quelques kilomètres à peine, en chevauchant à vive allure nous pouvons faire l’aller-retour avant la tombée de la nuit. »
Il accepte mon offre d’un hochement de tête. Nous quittons la capitale puis nous augmentons notre train, dès que la fréquentation de la route qui part vers l’ouest le permet. Il ne nous faut pas longtemps pour retrouver les sensations de notre adolescence, quand nous partagions de folles courses poursuites avec nos amis de Niwerand. Lorsque la route commence à monter en lacet, nous ralentissons à peine notre galopade. C’est seulement en arrivant sur les hauteurs que je ralentis l’allure pour arrêter mon alezan et me tourner vers la plaine.
Tristhan en fait autant et ne peut retenir une exclamation admirative.
« Il faudra que tu penses à emmener Alhia ici, ça devrait lui plaire.
— C’est certain ! Qu’elle vue ! Le lac paraît gigantesque, aussi grand qu’une mer. On voit bien le palais de la famille Royale, je devine quelques monuments que je connais.
— Nous avons pratiqué les autres routes, celle du sud, celle du nord, aucune n’offre cette vision. Je me demande si les premiers habitants d’Aleenor n’ont pas été convaincus de s’installer ici après être tombés sous le charme de ce panorama alors qu’ils venaient de l’ouest. »
Mon frère ne répond pas à cette idée farfelue que je viens d’exprimer, puisqu’il n’y a rien à ajouter : comment savoir ? Alors j’en profite pour lui raconter en détails tout ce que j’ai vécu à Montay puis dans ma troisième traque. Je n’omets aucun détail concernant mon passage de « l’autre côté », aucun. Contrairement aux autres, je lui parle des visions que j’ai eues, de ces détails de notre enfance qui me sont revenus. Je lui décris les hautes tours qui semblent former des points de repère de loin en loin et non une étrange frontière, protégeant des sources. Des familles s’y retrouvaient pour échanger des denrées, des nouvelles, tout en laissant pâturer leurs troupeaux autour. Les chevaux avaient la place d’honneur parmi ces derniers.
Tous petits nous avons monté à cheval dès que nous avons pu accompagner nos parents, qui nous prenaient sur selle devant eux. Cela explique en partie nos capacités : nous avons ça dans le sang, nous sommes nés au sein d’un peuple qui élève des chevaux depuis si longtemps que son histoire est liée à ces animaux.
Nous parlons aussi de notre petit frère Ethan, de son absence que nous avons ressentie même en oubliant son existence. Nous observons un long silence en sa mémoire. Puis vient le délicat moment de parler du reste de notre famille d’origine. Mon frère murmure :
« Je ne parviens toujours pas à comprendre comment nous nous sommes retrouvés au pied des montagnes. En admettant que nous les ayons traversées, le pays qui est situé derrière ne correspond pas à la vision de plaines verdoyantes et grasses qui nourrit nos souvenirs.
— Je t’avoue que je suis toute aussi perplexe.
— Tu aurais envie, toi, de partir à la recherche de nos origines ?
— Je t’avoue que non. Je n’en avais déjà pas le désir avant et même en ayant retrouvé ma mémoire, je ne me sens pas capable de repartir à l’aventure sans même savoir dans quelle direction chercher avec précision. De plus ma situation a changé… J’ai envie de faire ma vie ici, aux côtés d’Arthus.
— Tout comme moi, avec Alhia. »
Nous nous sourions et n’ajoutons rien de plus : le principal est dit. Le soleil commence déjà à se coucher, nous admirons une dernière fois la vue alors qu’Aleenor se teinte de couleurs chaudes puis nous revenons dans sa direction. Les jours diminuent rapidement, portant avec eux la promesse d’une arrière saison ensoleillée. Nous rentrons en silence, encore émus par nos confidences.
Une fois à la Garde Royale, nous nous occupons de nos montures avec soin, puis j’avise que Ghislain est encore présent puisqu’il discute avec Alhia, Viviane, Desle et même à mon grand plaisir Encelin. J’en profite pour me joindre à eux, ce qui me permet d’avoir des nouvelles de Lilly : elle attend avec impatience la fin de sa grossesse, il ne lui reste plus qu’un mois, elle ne peut plus bouger comme elle le souhaite et cela l’agace. Je ne peux m’empêcher de sourire en repensant à mes amies : Cathy et Anna, la sœur d’Alhia, m’avaient tenu le même discours. Je me permets une intervention dans la conversation pour demander à Ghislain quand je pourrai passer chez lui récupérer une partie des affaires que je lui avais confiées. Il a alors une idée fabuleuse, que notre « noyau dur », comme il a surnommé notre groupe d’amis, se retrouve chez lui en fin de semaine pour m’aider à emménager définitivement chez Arthus. Ce sera l’occasion de nous retrouver pour dîner. Viviane ajoute alors, innocence incarnée :
« Ce serait peut-être bien qu’on abandonne ensuite les hommes entre eux, il y a un tas de spectacles que toi et Alhia ne connaissez pas encore ! Je suis persuadée que cela manque à votre culture ! »
J’éclate de rire, surtout quand je vois l’expression de Tristhan et Arthus qui sont arrivés juste à temps pour entendre les derniers échanges.
Puis je reprends mon souffle, sereine : c’est bel et bien ici que je souhaite faire ma vie, à leurs côtés. Sans pour autant perdre de vue que je dois surveiller la trame qui nous protège
depuis si longtemps qu’on en avait presque oublié son existence. Presque.
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